L'interview du jour : « La blockchain dans l’industrie » expliquée

Publié le 05/10/2019

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La blockchain, telle qu'elle est définie par Blockchain France, est "une technologie de stockage et de transmission d'informations, transparente, sécurisée, et fonctionnant sans organe central de contrôle". Le 6 mars dernier, Aurore Galves, consultante blockchain pour l'entreprise Leonod, a fait le point, à l'occasion d'un keynote, sur ce protocole informatique, véritable innovation qui fait le buzz depuis 2018 avec son cortège de promesses autour de la certification, de l'automatisation et de la traçabilité. L'enjeu : aller vers une industrie plus sûre à l'heure du Big Data.

 

L'avènement du Web 3.0

 

De nos jours, la data devient une valeur. C'est sur ce point que réside la révolution internet promise par la blockchain, souligne-t-elle. Internet constitue en effet un réservoir sans fond de data, via les informations échangées sur les sites et les réseaux sociaux par ses 4,176 milliards d'utilisateurs. En outre, c'est devenu un espace numérique marchand sur lequel sont échangés des biens et des valeurs. Il faut donc savoir exploiter ces données pour servir au mieux son activité car l'enjeu est réel : d'ici 2020, 33% des développeurs y travailleront sur des outils Big Data alors que chaque seconde, chaque utilisateur générera 1,7 mégabit de données et que 200 milliards d'objets seront connectés.

Avec la blockchain, explique Aurore Galves, on passe au Web 3.0. Le 1.0 correspond aux débuts d'internet puis à son développement grâce aux navigateurs, avec comme usage principal pour l'utilisateur de bénéficier des données disponibles et de les multiplier. Le 2.0 voit l'arrivée des réseaux sociaux, l'utilisateur interagissant avec le contenu et générant ainsi un grand nombre de données. Grâce à la blockchain, on arrive aujourd'hui au Web 3.0, celui des transactions, qui permet d'échanger des valeurs, transformant l'internaute en consommateur et acteur économique sur la sphère internet.

 

La révolution des cryptomonnaies

 

Cet échange de valeurs a été rendu possible, à la base, par l'invention majeure de la cryptomonnaie.

Le fameux Bitcoin, protocole informatique qui permet d'échanger une monnaie virtuelle de manière décentralisée, de pair à pair et sans tiers de confiance, apparaît en 2009. Il s'agit alors d'une petite révolution mais qui ne génère "que" 8 transactions par seconde, ce qui est relativement peu.

La deuxième blockchain à voir le jour, Ethereum, permet de passer à 16 transactions par seconde et développe le concept du "Smart Contract", bout de code qui permet d'exécuter des actions dans des conditions préalablement définies par les parties concernées.

Mais 16 transactions par seconde est encore très peu si l'on souhaite développer une monnaie internationale : un système de visas peut en effet engendrer jusqu'à 24 000 transactions par seconde. Des développeurs ont donc travaillé à des services de plus en plus instantanés. Dash et le Lightning Network apparaissent alors. Ce dernier est en fait un réseau en surcouches du réseau Bitcoin qui permet d'effectuer des transactions offchain de manière instantanée grâce à l'ouverture de canaux entre les utilisateurs avant d'être répliquées par la suite sur la chaîne Bitcoin.

Depuis 2009, plus de 2 050 cryptomonnaies ont ainsi vu le jour, démontrant une effervescence de la recherche de la part des développeurs qui travaillent sur l'internet 3.0. Leur capitalisation actuelle est de 130 milliards de dollars, soit encore un petit marché. Mais très prometteur. Il est d'ailleurs intéressant de constater la domination du Bitcoin : plus de 50% de cette capitalisation est sous cette monnaie qui rassure du fait de son ancienneté.

Or toutes ces cryptomonnaies utilisent des protocoles à blockchain. Parler de LA blockchain n'est donc pas correct : il en existe plusieurs.

 

Les différents protocoles de blockchain

 

La blockchain Bitcoin est en fait non pas une seule mais tout un bouquet de technologies agencées les unes aux autres pour permettre d'échanger de la valeur de manière décentralisée.

Sa pierre angulaire est la cryptographie asymétrique, science apparue après la Seconde Guerre Mondiale, qui permet à la fois de chiffrer un message et d'authentifier son destinataire. Autre socle, datant cette fois de la fin des 70's, la signature électronique permet d'authentifier des documents numériques. Le "Time-Stamping", depuis les 80's, autorise le fait d'horodater. Mais la première blockchain n'apparaît réellement que dans les 90's avec la "Chain of Time-Stamp" qui évite que l'objet ainsi créé ne soit dupliqué tout en permettant de vérifier la transaction sans passer par une banque.

Ceci a été rendu possible par deux technologies.

La première est la "Proof of Work" (preuve de travail), qui valide les transactions et déchiffre les blocs d'informations chiffrées. Ce système permet de vérifier le solde de l'émetteur. Il est aussi très critiqué car il suppose une puissance de calcul très énergivore. Des cryptomonnaies plus vertes se sont donc développées autour de la "Proof of Stake" (preuve d'enjeu) : parce que l'utilisateur possède des cryptomonnaies sur ce réseau, il n'a pas intérêt à tricher et est donc fiable et apte à valider les transactions. Il existe aussi d'autres modèles de consensus (plus de 40 en tout), dont la "Delegated Proof of Stake" où l'on vote pour les personnes qui nous représentent. L'innovation n'est donc pas encore arrivée à sa fin !

La seconde technologie est le "Peer2Peer", réseau décentralisé qui "désintermédie" les technologies. Sa première forme est celle d'une ferme centrale dans laquelle sont indexés tous les liens qui donnent accès à l'information. Une véritable innovation en termes de cybersécurité puisqu'il n'y a qu'un seul point de faille, le point central, dont la seule protection permet donc de sécuriser tout le réseau. Or lorsque le FBI s'est rendu compte que des plateformes comme Napster ou Shéhérazade n'utilisaient pas cette technologie à bon escient, il s'est attaqué à ce point de faille... Est alors apparu un réseau en "Peer2Peer" nouvelle génération qui est "distribué" : si un point est attaqué, tous les autres prennent le relais.

Une blockchain, c'est tout cela rassemblé : une immense base de données nouvelle génération, forte de ses multiples fonctionnalités et distribuée sur un réseau.

Bitcoin naît ainsi fin 2009 dans le contexte de la crise des subprimes pour redonner au peuple un peu de pouvoir sur ses instruments financiers en lui offrant une monnaie virtuelle décentralisée. Elle agit comme un grand livre de comptes qui enregistre toutes les transactions et est partagé entre tous les membres du réseau. Avec les technologies qu'elle regroupe, si quelqu'un voulait intervenir sur ce livre, tout le monde s'en rendrait donc compte. Ce qui la rend de facto infalsifiable.

 

Les atouts de la blockchain pour l'industrie

 

Grâce à une blockchain, on peut donc tracer nombre d'informations, certifier des documents et ainsi vérifier que les normes, labels, process... sont bien appliqués. Tout au long des process d'information ou de production, le "Smart Contract" va aussi permettre d'automatiser les actions. Enfin, le système des cryptomonnaies engage et motive l'utilisateur en étant basé sur l' "incentive" : on peut ainsi imaginer un système où les collaborateurs sont récompensés lorsqu'ils échangent entre eux.

L'industrie du futur se doit d'être plus horizontale et automatisée. Une blockchain permet d'éclater les silos et de favoriser les communications entre les services ventes, marketing et production pour être plus efficace et flexible afin de répondre à une demande de plus en plus personnalisée. On perd par exemple beaucoup de temps dans le processus de validation de la facturation clients, avec beaucoup d'interventions humaines et d'étapes : en permettant d'automatiser et de certifier les actions, et de tracer tout le parcours d'une facture, on peut optimiser ce poste, gagner du temps et de l'argent, et recentrer les collaborateurs sur leur valeur ajoutée.

 

Des exemples concrets

 

Les applications et les exemples sont nombreux dans l'industrie et ses secteurs.

Dans l'agroalimentaire, Walmart China trace ainsi tous ses produits frais, du sourcing jusqu'à la vente en magasin. Carrefour fait de même pour ses poulets d'Auvergne. Dans la filière pharmaceutique où il y a beaucoup de certifications et de contrefaçons de médicaments, il est possible de certifier les produits et leurs ingrédients par une blockchain. Dans le luxe, Louis Vuitton en utilise une pour authentifier ses sacs grâce à leurs numéros de série. Dans la logistique, on peut suivre les colis du dépôt jusqu'à la livraison. Autres exemples, SAP ou AWS (Amazon Web Service) proposent des frameworks, des blockchains adaptables sur plusieurs marchés. IBM a 46 frameworks blockchains à proposer dans différents secteurs d'activité, adaptables à chaque client. Ford utilise une blockchain pour tracer les minerais. Google investit dans le Ripple, une cryptomonnaie détenue par plusieurs banques pour optimiser les flux de transaction. EDF innove aussi sur une cryptomonnaie qui servira à échanger des kWh produits par des particuliers via des panneaux solaires. Grâce à son Smart Contract, AXA automatise le remboursement lié aux retards des vols d'avion. Maersk utilise une blockchain pour tracer ses containers du port de départ à celui d'arrivée. Les banques ont également bien saisi leur intérêt à investir dans ces technologies : HSBC a fait en 2018 plusieurs milliers de transactions en cryptomonnaies entre ses filiales pour ne plus passer par des services annexes.

 

En conclusion...

 

Nous nous trouvons dans une phase d'industrialisation de cette technologie qui sera incontournable demain même si elle n'est pas encore mature : nous n'en sommes qu'aux prémices !

Attention, cependant, avant de vous lancer, à faire attention à la pertinence et à l'efficacité de son utilisation. Elle doit apporter un vrai plus par rapport à d'autres qui existent déjà. Les technologies blockchain doivent intervenir quand il y a un réel besoin de sécurisation, de décentralisation et de certification....

 

Source : Christophe Duprez, pour Global Industrie / SEPEM permanent

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