L'interview du jour : Comment (se) former à l'industrie du futur

Publié le 20/09/2019

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De simple concept, l'industrie du futur est devenue réalité. Au point qu'elle est en train de bouleverser de fond en comble les métiers existants et d'en faire apparaître de nouveaux... Comment s'adapter à ces changements ? Quelle(s) formation(s) suivre ? Que faire lorsqu'on est déjà en poste ?

Une table ronde, organisée le 8 mars dernier sur GLOBAL INDUSTRIE Lyon et animée par Pascal Coutance, Rédacteur en chef de la revue Mesures, répond à ces questions. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la formation à l'industrie du futur sans jamais oser le demander...

 

L'apparition de nouveaux métiers

 

Pour José Gramdi, Enseignant-chercheur, Responsable notamment du Mastère Spécialisé MPTI "Manager de la Performance et de la Transformation Industrielle" à l'Université de Technologie de Troyes, l'usine du futur ne se résume pas à la robotisation ou l'informatisation de l'usine telle que nous la connaissions jusqu'à présent. Le numérique remet en effet totalement à plat les vieux modèles élaborés à partir de la technologie papier : gestion, pilotage, management, business..., ils sont tous à réinventer ! A une vision cloisonnée, par services, de l'entreprise, succède une nouvelle dans laquelle elle doit être appréhendée globalement et qui nécessite de connecter tous les acteurs dans, mais aussi en dehors d'elle, au premier rang desquels les fournisseurs. L'industrie du futur fait ainsi émerger de nouveaux métiers de managers touche-à-tout, à la vision pluridisciplinaire, capables de comprendre et de discuter avec tous, voire, pour certains, de gérer des petites unités autonomes.

Un avis partagé par Bertrand Delahaye, Adjoint au DRH chez Safran et Président du domaine thématique Emploi Formation Recherche du pôle de compétitivité ASTech Paris Région. Il souligne également que si certains métiers évoluent au contact de l'industrie du futur, comme la maintenance prédictive avec les capteurs, l'IoT et l'intelligence artificielle, d'autres apparaissent, l'exemple le plus parlant étant peut-être la fabrication additive, ou encore les activités liées à l'écologie.

 

L'enseignement est-il à la hauteur de ces nouveaux enjeux ?

 

Pour Alain Cadix, Membre de l'Académie des technologies, Délégué aux compétences-clés et à la formation, la réponse à cette question passe par un constat : le monde de l'éducation en France est très hétérogène et a tendance globalement à évoluer actuellement moins vite que l'industrie.

Aussi la solution passe-t-elle par un double modèle de formation. Tout d'abord, celle qui relève du système centralisé, pilotée notamment par l'Education nationale, doit s'attacher à former sur ce qui évolue le plus lentement, en dispensant les connaissances et savoir-faire de base. Ensuite, celle qui dépend de la périphérie, dispensée dans les territoires, les entreprises..., doit ajouter à cet apprentissage des bases un autre, relatif à ce qui évolue le plus vite.

Laurent Carraro, Consultant spécialiste de l'enseignement supérieur et de l'industrie du futur, est l'auteur d'un rapport récent qui fait exactement le même constat. Avec cette nuance supplémentaire qu'il est parfois difficile de définir ce qui est centralisé et ce qui est périphérique, comme dans le cas de certains BTS et IUT pilotés par l'Education Nationale. Alors que les besoins évoluent très vite, les marges d'évolution viennent souvent à manquer...

 

Le rôle majeur des entreprises

 

La nécessité de jouer un rôle majeur dans la formation à l'industrie du futur a été bien appréhendée par nombre de grandes entreprises. A l'usine Bosch de Rodez (12), souligne Grégory Brouillet, Responsable transformation digitale, on s'est fixé pour objectif d'embarquer l'humain pour le faire rêver sur ce thème. Le site recrute de nombreux stagiaires et apprentis et met en place des modules de formation à destination de ses salariés. Lui-même se déplace dans les lycées afin d'y redorer l'image trop souvent passablement écornée de l'industrie pour convaincre les jeunes qu'on "s'éclate" à travailler pour l'industrie du futur !

Une conviction partagée par Bertrand Delahaye. Safran développe en effet à Bondoufle (91), en collaboration avec de nombreux acteurs du secteur, un centre de formation, CampusFab, dédié à l'industrie du futur. Pour le groupe, le constat est simple : dans les quatre prochaines années, 20 000 des 90 000 collaborateurs qu'il compte dans le monde vont partir en retraite. Il sera donc primordial de les remplacer en tenant compte du défi que représente l'industrie du futur. CampusFab bénéficie ainsi de la collaboration de tout un écosystème constitué d'industriels aux activités complémentaires à celles de Safran (Fives pour la maintenance, Dassault Systèmes pour les logiciels...), d'organisations professionnelles capables de prendre en compte les problématiques des PME et des ETI comme le GIFAS ou le GIM, d'organismes de formation (Aforp, Afpa, CFA...) et de partenaires comme Kuka, DMG Mori ou encore des écoles d'ingénieurs. CampusFab proposera à la fois une formation initiale, basée sur les points forts de l'apprentissage, et une offre en formation continue, via une cinquantaine de cas d'usages générés par l'industrie du futur. Elles seront ouvertes à tous. Même les collégiens pourront visiter ce campus avec leurs parents et leurs professeurs.

Cette nécessité d'une vision généraliste de la formation est partagée par José Gramdi, à l'origine du Mastère MPTI de Troyes. Partant du constat que les enseignements sont trop cloisonnés alors que l'industrie du futur est un système en évolution constante qui nécessite de s'adapter et donc de posséder une vision systémique, il a élaboré un modèle formant les ingénieurs et les cadres à TOUTES les disciplines de l'entreprise et leur donnant une version transverse sur les différentes problématiques et connections en jeu.

Bosch, de son côté, participe à la création d'une licence en maintenance connectée à l'IUT de Rodez sur laquelle interviendront ses collaborateurs.

 

Des PME à convaincre et à accompagner

 

Alors que les grandes entreprises sont convaincues de la révolution en cours, il n'en est malheureusement pas de même pour nombre de PME. Alain Cadix relève ainsi que si la France compte 33 000 PME qui emploient 800 000 personnes, 50% de leurs dirigeants ne savent pas ce qu'est le 4.0 et beaucoup ont peur du risque que constituerait un passage à ses méthodes. Or on n'arrivera à les toucher qu'en partant de leur vécu pour leur montrer l'intérêt des nouvelles technologies sur leur activité, et en impliquant leurs pairs qu'ils écoutent plus volontiers, en organisant une vie sociale industrielle via les clusters, les pôles de compétitivité ou les 124 territoires d'industrie récemment annoncés. Les grandes entreprises peuvent ensuite jouer un rôle d'entraînement en les accompagnant dans leurs mutations. Il est primordial de ne pas laisser seul un patron de PME face au défi de l'industrie du futur. Un diagnostic partagé par Laurent Carraro pour qui la notion d'écosystème est centrale pour sensibiliser, accompagner... Au risque qu'il y ait même trop d'acteurs et que les PME ne sachent plus par où démarrer !

Autres difficultés majeures propres aux PMI soulignées par Alain Cadix, si les chefs d'entreprises semblent de plus en plus convaincus de l'utilité des formations, l'absence du collaborateur pour les suivre et le coût de la formation se font plus fortement ressentir que dans un grand groupe. La solution est dès lors d'investir dans la formation en situation : le poste de travail devient un poste de formation, via le recours notamment aux tablettes. Même si un coaching direct complémentaire reste nécessaire.

 

Le défi de la jeunesse

 

Face à la mauvaise image que traîne, tel un boulet, l'industrie auprès des jeunes, les initiatives ne manquent pas pour la redorer et développer son attractivité. Sans parler du Campus GLOBAL INDUSTRIE, un évènement comme l'Usine Extraordinaire qui, fort de son succès au Grand Palais à Paris, s'apprête à se décliner en région, constitue un bel exemple, souligne Laurent Carraro. Pour Alain Cadix, si tous les jeunes ont la chance de bénéficier d'un enseignement technologique au collège, il faut le faire évoluer afin de les faire rêver. A ce titre, la création en seconde d'une matière "Sciences numériques et technologiques" obligatoire pour tous va dans le bon sens. Il faut impérativement parvenir à redorer l'image de la technologie à l'école pour que les jeunes se tournent vers l'industrie par attrait, et non plus par dépit, conclut Grégory Brouillet.

 

Source : Christophe Duprez, pour les BNI / GL events - septembre 2019

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